Le mouton noir du FPV : Trappy et Team BlackSheep – TinyDocs EP15

En 2010, un pilote fait tourner une aile en mousse autour de la statue de la Liberté, sans rien demander à personne. La vidéo fait le tour du monde et lance tout un loisir. Ce pilote, c’est Raphael Pirker, dit Trappy, le fondateur de Team BlackSheep. Dans ce quinzième épisode de TinyDocs, on raconte comment ce réflexe de ne jamais demander la permission l’a mené devant la justice américaine. Et comment son procès a fini par décider ce qu’est un drone.

Des planeurs autrichiens au premier vol en immersion

Avant le FPV, Trappy vole en planeur dans les montagnes autrichiennes avec son oncle. On lance le planeur depuis le flanc de la montagne et on prie pour qu’il y ait du vent. Sans ascendance, c’est la marche de la honte : trois heures pour aller le récupérer.

Des années plus tard, il étudie le commerce et l’informatique à l’université de Zurich. Il s’y ennuie. Une vidéo change tout : celle de VR Flyer, un pilote canadien qu’il considère comme le grand-père du FPV, passé sur Engadget. Trappy dépense tout ce qu’il a en matériel, scotche un émetteur vidéo sur une aile et se lance.

Dès son premier vol en immersion, il se perd. Au lieu d’un demi-tour, il fait un tour complet, trop excité, et part droit devant. Il parcourt près de 5 km, grâce à la portée du 35 MHz, à une époque où c’était presque un record du monde. Et il récupère l’avion. Trappy ne rentre jamais sans l’avion.

D’où vient le nom Team BlackSheep ?

Très vite, une bande d’une quinzaine de pilotes se forme. Ils réservent des hôtels et traversent les frontières pour voler ensemble. Leur nom, ce sont les autres qui le leur donnent. Partout où ils passent, ils utilisent une technologie que personne n’a vue et font des vols que personne n’a faits. Leurs vidéos font polémique : vols au-dessus de 120 mètres, ou tout simplement hors de vue. Le surnom de moutons noirs se veut moqueur. Eux en font une marque.

Puis vient le vol de New York. Une aile en mousse longe Manhattan, passe le pont de Brooklyn et tourne autour de la torche de la statue de la Liberté. En 2010, personne n’avait jamais vu ça. Ce vol ne lui vaut pourtant aucun ennui judiciaire. À ce moment-là, Trappy devient seulement célèbre.

Activiste ou danger public ?

Les années suivantes, TBS devient un mode de vie. Venise et ses canaux, Rio au pied du Christ Rédempteur, Dubaï et ses tours, les feux d’artifice de Hong Kong, les toits de Bangkok, les temples d’Angkor. À chaque fois, le même culot et la même question : a-t-il le droit ? Trappy ne se la pose pas. En 2013, il se décrit comme un activiste. Il veut montrer que la loi n’aide personne, en montrant à quoi ressemblerait un monde avec une meilleure loi.

Le vol du Costa Concordia résume l’ambiguïté du personnage. Le paquebot vient de faire naufrage en Italie. Trappy filme l’épave en immersion depuis sa chambre d’hôtel, antenne pointée à travers les rideaux. Dans la description, il prend les devants : il veut montrer ce que le drone pourrait apporter en recherche et en sauvetage.

La communauté se divise en deux camps. Pour les uns, c’est un héros qui montre au monde la beauté du loisir et se bat pour le droit de voler. Pour les autres, c’est un danger qui prend des risques pour tout le monde et finira par faire interdire le FPV. Bruce Simpson, alias XJet, refuse de choisir. Pour lui, Trappy marque un tournant qui obligera les autorités à écrire enfin des règles.

Le procès contre la FAA

Le tournant ne vient pas d’un vol spectaculaire, mais du plus banal. En octobre 2011, Trappy survole le campus de l’université de Virginie avec une simple aile en mousse, pour une publicité. Une seule différence avec tous ses autres vols : cette fois, il est payé. Pour l’administration américaine, un vol commercial change tout. Le modélisme devient une opération commerciale, et des règles s’appliquent.

En 2013, la FAA, l’administration de l’aviation américaine, lui réclame 10 000 dollars pour une opération négligente et dangereuse. C’est la première amende de ce genre contre un pilote de drone. Trappy vit en Suisse, où la FAA ne peut rien contre lui. Il pourrait ignorer l’amende. Il choisit de se battre.

Il trouve son avocat sur Facebook, en demandant si un juriste passionné de modélisme veut l’aider. Une seule personne répond : Brendan Schulman. Devant le tribunal, Schulman replace l’affaire dans l’histoire de l’aviation. Il évoque les frères Wright, qui faisaient eux aussi des choses qu’aucune règle n’autorisait encore.

En 2014, un premier juge donne raison à Trappy : un modèle réduit n’est pas un aéronef. La FAA fait appel. En novembre 2014, l’instance supérieure renverse la décision : un drone est un aéronef, et l’interdiction de voler de façon dangereuse s’applique aussi à lui. Trappy voulait prouver qu’aucune règle ne concernait les drones. Son combat aboutit à l’inverse.

Lui-même refuse d’en faire une légende. Les textes qui ont servi à l’amende existaient avant TBS : il n’a pas écrit la loi, il a été le premier à qui on l’a appliquée. L’affaire se termine en 2015 par un accord à l’amiable. Au lieu de 10 000 dollars, Trappy paie un millier de dollars, sans jamais reconnaître la moindre faute.

Team BlackSheep aujourd’hui, entre Crossfire et ExpressLRS

L’histoire a le sens de l’ironie. Brendan Schulman deviendra plus tard responsable des affaires juridiques chez DJI, le géant chinois du drone grand public. Le mouton noir, lui, devient l’establishment. Son lien radio, le Crossfire, s’impose comme un standard pendant des années.

En 2023, on apprend pourtant que TBS a failli disparaître. Conflit autour de la propriété de l’entreprise, Covid, déménagement, équipe qui implose. Trappy finit par tout racheter et reste seul aux commandes. Au même moment, le lien radio open source ExpressLRS vient grignoter le terrain du Crossfire. Exactement comme TBS bousculait autrefois le vieux monde du modélisme.

Ce que cette histoire change quand tu voles aujourd’hui

Le ciel sauvage des débuts n’existe plus. Depuis peu, toute la France applique les règles européennes communes. L’idée de fond est simple : ce qui compte n’est plus de savoir si tu as été payé, mais le risque réel de ton vol. Plus un vol est risqué, plus le cadre se durcit, et inversement.

C’est presque drôle. Le critère qui a coûté son procès à Trappy, l’argent, est justement celui que la réglementation abandonne, au moins en Europe.

Conclusion

Le FPV est parti d’un planeur lancé du flanc d’une montagne et d’une aile en mousse face à la statue de la Liberté. Il est devenu un objet de droit, avec des catégories, des numéros d’enregistrement et des distances à respecter. Et c’est un hors-la-loi qui, sans l’avoir voulu, a forcé tout le monde à écrire les règles. Retrouve toutes les histoires qui ont façonné le FPV dans la playlist TinyDocs. Et toi, dans quel camp étais-tu : le héros ou le danger public ?

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